Les communs

2020 - 2026 (Travail en cours)
Photos / video / texte





Le Haut-Couserans, territoire sauvage et montagneux d’Ariège regroupe quarante et une estives. Des Pyrénées, elles sont les plus prédatées par l’ours. Mais le plantigrade n’est pas le seul responsable des menaces faites au pastoralisme, pratique séculaire de l’agriculture de montagne. L’estive, prairie agricole en altitude, n’est plus cette douce carte postale aux accents d’Heidi et l’animal est devenu l’enjeu des multiples visions de la montagne et de notre lien à la nature et au vivant. Touriste, chasseur, agriculteur, naturaliste ou faune sauvage, chacun à son modèle vertueux qui élimine l’autre. Les berger-es, gardien-es des bêtes et des lieux, sont au cœur de ce fragile équilibre comme de mes questions, mes craintes ou mes espoirs. Depuis presque une décennie, je monte les rencontrer, pour redescendre chargé des images, de mes doutes et mes émerveillements.


Les Communs est un projet de livre (aux editions Païen), de film photographique et spectacle vivant (avec Hélios Quinquis) qui rassemble mon travail et celui des berger·es et de leurs apprenti·es rencontrés dans les vallées du Couserans. Issu d’un travail de six années, l’ouvrage comme le film documente l’expérience de l’estive à travers un dispositif collaboratif où les personnes photographiées deviennent également productrices d’images.




Extrait du texte du livre



Je n'ai jamais entendu le mot brouillard dans la bouche des bergers.

Toujours brume. En anglais, Mist.

Elle est l'âme mysterieuse de la montagne qui s'élève de son corps de roche, isole l'estive, la coupe de ses vallées, la mue en territoire d'outre-combe.

La vue se rétracte, l'ouïe se déforme.
Les sons de l'air s'étouffent et se perdent.
Le plic-ploc des gouttes résonne en cathédrale.
Les bruits familiers se dédoublent.

J'avance à pas feutrés sur le sentier de Cazabède, sans le reconnaître.
Le blanc m'enveloppe de sa douceur.
Cimes et ravins disparaissent. 
La montagne cesse d'être un paysage.
L'imaginaire prend le pas, comble les vides.

Merveilleux ou inquiétant, selon les jours et les êtres.Coprs et esprits s'embrument,

Bachelard parlerait d'imagination matérielle.
Chloé, me dit, qu'elle se sent plus vivante en montagne, que la brume est une matière qui oblige le corps à se rencontrer lui-même.

Thibault aussi en temoigne dans son carnet, Il y consigne travaux, météo et humeurs.
Sur ses pages, le soleil y perce moins de la moitié du temps. Et l'écriture se dégrade à mesure des jours sans lumière.
Le moral aussi,
Les randonneurs, les amis, ne montent qu'avec le beau temps.
La solitude devient plus lourde, jusqu'à parler à la poutre de la cabane, me confiera-t-il.

Seul avantage,les mauvais jours, les brebis sont comme nous.

Elles hésitent davantage au réveil.
C'est toujours, trente minutes de gagnées pour chiens et hommes.

Gilles, lui, ne dit jamais simplement brume.
Il la décline :
Brume, Brumette, Brumur, Brumor. 


À Brumor, voir ses pieds est déjà un exploit.
Retrouver les bêtes : travail de virtuose,
les sonailles sont alors de précieuses notes pour rassembler Bleuette, Chaussette ou celles isolées.





Espugue.

Virginie me guide pas à pas.
Confiance aveugle, mes repères n'existent plus.

La cabane enfin atteinte à l'heure où le noir remplace le blanc,
Émon manque à l'appel.

Crépitement du talkie...
“je suis perdu sur le plat”

Un classique, paraît-il.
Virginie ressort avec le phare.
Trois saisons pour ne plus se faire tromper.
Et encore, rien n'est jamais acquis.

Émon, 45 ans, en est à sa première.
Le corps sec et noueux aussi tendu qu'une corde d'Iggy Pop,
Il m'emporte dans ses récits, de sa voix où le minéral roule.
Autrefois, il était travailleur social dans le plat pays pour les hommes,
la montagne en respiration.
Aujourd'hui, auprès des bêtes dans ce monde vertical, il n'est plus The passenger.

Rock and roc.


Autre versant, autre monde à Subera.
Gilles, vingt étés sur l'estive, en découvre encore.

Un soir, quand parole et alcool sont les seuls di vertissements il me raconte l'histoire de l'éleveur et son fils, deux nuits bloqués vers l'Avion là où l'épave de l'Halifax demeure encore.
Surpris par la brume. Incapables de retrouver leur chemin dans une montagne qu’ils pensaient la leur.

L'hélicoptère des secours cloué au sol par la masse blanche, c'est Gilles qui les a retrouvés avant les gendarmes.


Le lendemain, brumette, je pars seul en direction de Craberous.

Gilles m'avait prévenu :
« Après les Lauzes, fais attention. On ne le voit pas bien, mais le sentier part à gauche. Sinon, tu files tout droit vers la dépression. » L'allusion topographique m'a fait sourire. Un peu moins quand j'ai manqué le chemin.


Le pâtre veille sur sa montagne et ceux qui la parcourent, bêtes comme hommes.